Les clés du raisonnement des apports PK
La fertilisation phosphatée et potassique ne se résume pas à compenser les exportations. L’exigence de la culture, les teneurs du sol, les apports passés et le devenir des résidus de récolte doivent être croisés pour construire une stratégie adaptée. Objectif : garantir la disponibilité des éléments au moment où la culture en a besoin.
Pourquoi fertiliser en phosphore et potassium alors que les sols en contiennent déjà d’importantes quantités ? Parce que seule une faible fraction de ces éléments est réellement disponible pour les plantes à un instant donné. Toute la logique du raisonnement PK selon la méthode Comifer consiste donc à garantir cette disponibilité au moment où la culture en a besoin.
Les sols cultivés contiennent beaucoup de phosphore et de potassium dans la couche de surface historiquement labourée. Leur teneur varie toutefois selon le type de sol, le niveau d’altération de ce sol et, bien sûr, l’historique de fertilisation. Ramenés à la masse de sol sec, le phosphore (P) représente de l’ordre de 1 pour mille et le potassium (K), environ 10 fois plus.
Un sol calcaire est-il problématique pour le phosphore ?
Ne diabolisons pas les sols calcaires ! Tous les sols fixent le phosphore, c’est même ce qui explique les très faibles quantités de phosphore présentes dans la solution du sol, directement accessibles aux racines.
Dans les sols calcaires, cette rétention est généralement un peu plus forte : le phosphore peut y être fixé plus rapidement, et sa remise en solution s’effectue plus lentement. Des réactions de précipitation entre le phosphore et les composés calcaires peuvent également se produire.
Pour autant, cela ne signifie pas qu’un sol calcaire est nécessairement défavorable à la nutrition phosphatée des cultures. L’indicateur le plus pertinent reste la teneur en phosphore mesurée par l’analyse de terre. Un sol calcaire dont la teneur se situe au-dessus des seuils recommandés pour ce type de sol ne présente généralement pas de risque particulier de carence.
L’essentiel est donc de raisonner la fertilisation à partir d’analyses de terre régulières et d’interpréter les résultats avec les seuils adaptés au contexte pédologique de la parcelle. Les particularités des sols calcaires sont ainsi déjà prises en compte dans la méthode.
De nombreux essais de longue durée conduits en sols de craie ou en sols argilo-calcaires aboutissent aux mêmes enseignements que dans les autres types de sol : les cultures réagissent différemment selon leur niveau d’exigence, et une impasse de fumure peut être envisagée sans perte de rendement lorsque les teneurs du sol sont suffisamment élevées.
Mais tout n’est pas immédiatement disponible pour les plantes. Ces éléments sont présents dans les sols sous des formes très diverses, en quantité variable. Le compartiment organique, même s’il représente en moyenne 30 % du phosphore total dans les sols, participe peu à la nutrition des plantes, du fait d’une production annuelle très faible d’ions phosphate par minéralisation.
À un instant donné, seule une très faible fraction du phosphore et du potassium est ainsi présente sous forme ionique dans la solution du sol et directement accessible aux racines.
Lorsque celles-ci prélèvent du phosphore ou du potassium, elles créent localement une baisse de la concentration. Cette baisse est progressivement compensée par la libération d’éléments initialement fixés sur la phase solide du sol, qui se déplacent par diffusion vers la solution du sol.
Mais la diffusion est lente et variable, selon le sol et la quantité de P et K. Elle ne permet pas toujours de mettre à disposition des plantes des quantités suffisantes d’éléments assimilables. Les engrais viennent donc apporter des éléments plus facilement disponibles pour répondre aux besoins des plantes, surtout pendant leur phase juvénile, particulièrement sensible aux carences.
Pour ajuster la fertilisation phosphatée et potassique aux besoins des cultures, quatre critères doivent être combinés : l’exigence de la culture, la teneur en P et K à l’analyse de terre, le passé récent de fertilisation, et la restitution ou non des résidus du précédent.
Analyse de terre : vers une rénovation des teneurs-seuils en phosphore
Des travaux sont actuellement en cours au sein du groupe de travail PKMg du COMIFER afin de revoir les teneurs-seuils en P Olsen des sols.
Cette révision s’appuie à la fois sur des retours du terrain, qui suggèrent que les seuils actuels intègrent une marge de sécurité trop importante et sont parfois jugés trop élevés, et sur la disponibilité de résultats d’essais relativement récents.
Une méthode de traitement des données basée sur des courbes de réponse, adaptées à ces essais, a été mise en œuvre, par culture et par site. Elle permet de définir un seuil Timpasse par situation. Reste à définir les modalités de regroupement, afin de déboucher sur des préconisations par type de sol.
L’exigence de la culture, première clé du raisonnement
Avant même de regarder un résultat d’analyse de terre, il faut connaître l’exigence de la culture en phosphore et en potassium. Cette dernière correspond à la sensibilité de la culture à une réduction de la fumure qui dépend de différentes caractéristiques : la nature de l’organe récolté, la sensibilité de la culture au stress alimentaire, son aptitude racinaire à extraire les éléments nutritifs, etc.
Cette sensibilité ne correspond pas forcément à la quantité prélevée. Des cultures peuvent prélever des quantités élevées de P et/ou de K, comme le blé vis-à-vis du potassium, tout en restant relativement peu exigeantes. Les cultures sont réparties en trois classes d’exigence à partir d’essais « PK » de longue durée (tableau 1).
Tableau 1 >>> Niveaux d’exigence en P et K de différentes cultures
L’analyse de terre au cœur de la fertilisation PK
Les teneurs du sol en P et K données par l’analyse de terre constituent des indicateurs opérationnels du niveau de disponibilité de ces éléments dans le sol. Ces teneurs s’interprètent différemment selon le niveau d’exigences des cultures. Deux valeurs seuils sont utilisées :
- Timpasse (ou Timp), la teneur au-dessus de laquelle il est possible de réaliser une impasse de fumure ;
- Trenforcé (ou Trenf), la teneur au-dessous de laquelle il faut renforcer la fumure au-delà de la stricte compensation des exportations.
Les valeurs Timpasse et Trenforcé dépendent de la classe d’exigence de la culture. Elles sont établies à partir de références fournies par des essais de longue durée. Elles visent une gestion prudente du risque : au-dessus de Timpasse, la probabilité d’observer une réponse économique à la fertilisation devient très faible. En effet, sur un regroupement d’essais, le seuil est proposé à une valeur telle qu’il n’y a aucune réponse des cultures (0 %) à des teneurs plus élevées, sachant qu’une réponse est définie par un écart de rendement supérieur à 10 % entre le rendement non fertilisé et le rendement maximal de l’essai.
Et l’effet des cultures intermédiaires ?
Les cultures intermédiaires absorbent du phosphore (P) et du potassium (K). Les données expérimentales dont on dispose actuellement sur crucifères, graminées et composées indiquent des absorptions de l’ordre de 8 à 10 kg P₂O₅ et 30 à 35 kg K₂O par tonne de matière sèche produite. Après destruction, le potassium et le phosphore sont restitués au sol, plus rapidement pour le potassium et plus partiellement pour le phosphore, selon le rapport carbone/phosphore (C/P).
En effet, de la même manière que pour l’azote, une immobilisation (l’organisation) du phosphore présent dans la solution du sol par la biomasse microbienne peut se produire lorsque les résidus à dégrader en contiennent peu comparativement à la quantité de carbone. Inversement, des résidus avec un C/P faible vont libérer davantage de phosphore.
Le phosphore et le potassium ainsi libérés compensent la baisse de disponibilité de chacun dans le sol, occasionnée par le prélèvement de la culture intermédiaire. En cas de couvert de plus longue durée, si l’enracinement est plus profond, et uniquement dans le cas du potassium, on peut considérer que la disponibilité du potassium est accrue, grâce au transfert du K prélevé en profondeur vers une restitution en surface du sol.
L’historique de fertilisation a son importance
Les engrais apportant les éléments directement sous des formes identiques à celles présentes dans la solution du sol (K+, HPO42-, HPO42−) sont les plus efficaces pour l’alimentation des cultures. Cependant, au fil des années qui suivent un apport, ces éléments évoluent vers des états de moins en moins disponibles.
Les valeurs seuils visent donc une gestion prudente du risque : au-dessus de Timpasse, la probabilité d’observer une réponse économique à la fertilisation devient très faible. Pour pallier à cette baisse progressive de disponibilité du P et du K des engrais et pour éviter de pénaliser la production, il n’est pas recommandé de réaliser des impasses de fertilisation pendant plus de deux années consécutives.
Toutefois, lorsque les teneurs du sol sont très élevées, cette règle peut être assouplie. Les engrais minéraux comme les apports organiques sont pris en compte dans le passé récent de fertilisation.
Valeurs de Timpasse et Trenforcé par grands types de sol et par classes d’exigence sont données par grande région
Quel rôle ont les résidus de récolte ?
Lorsqu’une espèce est cultivée pour ses graines (blé, maïs, colza, tournesol...), l’essentiel du phosphore prélevé par la culture se retrouve dans le grain exporté à la récolte. Globalement, les résidus ne contiennent pas beaucoup de phosphore : au plus 40 kg de P₂O₅/ha. Ce critère est donc généralement négligé dans le raisonnement de la fertilisation phosphatée.
En revanche, la majorité du potassium absorbé par la culture se retrouve dans les tiges et les feuilles. Lorsqu’ils sont restitués au sol, ces résidus libèrent rapidement ce potassium sous forme K+, identique à celle d’un engrais potassique.
La restitution des résidus de récolte du précédent équivaut donc à un apport important de potassium. À l’inverse, lorsque ces résidus de récolte du précédent sont exportés, l’impasse potassique devient plus risquée, et la dose à apporter à la culture suivante doit généralement être augmentée.
Croiser les critères pour calculer la dose
La stratégie de fertilisation est définie par le croisement des quatre critères précédents, sur la base des quantités exportées par les cultures et à l’aide de la grille de calcul correspondante.
Les préconisations ont été construites de façon à stabiliser la fertilité du sol sur le long terme à un niveau satisfaisant via des apports du même ordre que les exportations.
Si des écarts de pratiques, à la hausse ou à la baisse, par rapport à la méthode, sont réalisés sur une longue durée, des effets vont obligatoirement et « mathématiquement » se manifester sur les teneurs en P et K du sol. Le suivi régulier d’une analyse de terre permet de réagir et d’adapter le régime de fumure.
Grille de calcul des teneurs de fertilisation (fiche PDF)
Quelles formes d’apport choisir ?
Les apports d’engrais minéraux à réaliser devront tenir compte des épandages de produits résiduaires organiques. En ce qui concerne le potassium, aucune contrainte agronomique majeure ne permet de privilégier systématiquement le chlorure ou le sulfate de potasse, Le choix dépendra principalement du prix des engrais et, le cas échéant, des besoins en soufre de la culture.
En revanche, la nature de l’engrais est particulièrement importante pour le phosphore. Les superphosphates et le phosphate di-ammonique (18-46) sont recommandés pour leur bonne efficacité sur l’ensemble des types de sols. Les scories phosphatées sont à réserver aux sols acides, et les phosphates alumino-calciques à réserver aux sols basiques. Quant aux phosphates naturels, leur efficacité étant généralement plus faible, leur utilisation reste peu recommandée.
Cadmium : vers un durcissement des règles sur les engrais phosphatés
Les engrais phosphatés constituent la principale voie d’entrée du cadmium dans les sols agricoles. La réglementation actuelle fixe une teneur maximale de 90 mg Cd/kg de P₂O₅ dans les engrais phosphatés. Les discussions en cours visent à abaisser progressivement ce seuil et à encadrer davantage les flux annuels de cadmium apportés à l’hectare.
Pour répondre à ces futures exigences, les fabricants d’engrais disposent déjà de procédés de décadmiation, permettant de réduire la teneur en cadmium des produits mis sur le marché. Pour les agriculteurs, l’impact pratique devrait rester limité dans la plupart des situations, les doses habituellement apportées permettant généralement de respecter les flux envisagés. Le surcoût lié à la décadmiation est estimé à seulement 2 €/ha.
Optimiser les apports
Dans le cas des sols correctement pourvus en P et K, un blocage de la fumure en tête de rotation est possible. L’apport se fera à l’automne ou au printemps, selon des contraintes d’organisation du travail. La culture la plus exigeante de la rotation est à privilégier, car c’est elle qui valorisera le mieux des doses élevées.
Dans les sols faiblement pourvus (teneur du sol < Trenforcé), cette pratique est déconseillée. Un apport annuel constitue la seule solution pour éviter toute chute de rendement. L’apport doit être réalisé au plus près des besoins de la culture, généralement au semis, et au plus tard au stade « 3 feuilles » sur céréales d’hiver.
Ainsi, le raisonnement PK ne repose pas sur une dose standard mais sur la combinaison de plusieurs critères agronomiques. L’analyse de terre demeure la pierre angulaire du dispositif : elle permet de suivre l’évolution de la fertilité du sol et d’ajuster les apports dans la durée.
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