Impasse sur la fumure phosphatée et potassique : quel risque économique prend-on ?

Dans le contexte actuel, tendu, la fumure de fond est bien souvent le premier poste de charges que les agriculteurs sacrifient car son impact sur la production n’est pas toujours visible. À tort ou à raison ?

La crise au Moyen-Orient entraine une nouvelle tension sur les marchés des fertilisants, et le prix des cultures reste sur un niveau peu élevé. La tentation est forte de faire l’impasse sur la fertilisation PK, mais avec quel impact ?
La crise au Moyen-Orient entraine une nouvelle tension sur les marchés des fertilisants, et le prix des cultures reste sur un niveau peu élevé. La tentation est forte de faire l’impasse sur la fertilisation PK, mais avec quel impact ? © N. Cornec - Arvalis

La méthode de raisonnement de la fertilisation PK mise au point par le Comifer consiste à compléter l’offre du sol par des apports d’engrais lorsque leur disponibilité dans le sol ne permet pas de garantir une alimentation des plantes non limitante pour la production. À l’inverse, lorsque ces éléments sont disponibles en quantités suffisantes – teneur de l’élément dans le sol supérieure au seuil Timpasse –, la méthode Comifer préconise dans des conditions bien définies une impasse, c’est-à-dire une absence de fertilisation phosphatée (P) ou potassique (K) annuelle.

Des seuils trop sécuritaires ?

Élaborés durant les années 1990, alors que le prix des engrais PK était faible et les doses apportées souvent élevées, les seuils Trenf et Timpasse ont largement contribué à l’amélioration du raisonnement de la fertilisation PK.

Mais dans le contexte actuel, où toute économie réalisable sur les coûts de production est bonne à saisir, faire l’impasse sur la fertilisation PK peut tenter, y compris dans des situations où la méthode Comifer aurait pourtant préconisé de prévoir un apport – d’autant plus que ces seuils sont souvent jugés « sécuritaires ».

En effet, une absence de fertilisation PK dans des situations où la teneur du sol est inférieure à Timpasse n’induit pas systématiquement de perte de rendement. Il faut rappeler que pour la construction des seuils Timpasse, ce n’est pas l’écart moyen de rendement qui fait la norme, mais une fréquence de perte de rendement.

« Parfois économiques à court terme, les impasses répétées sur la fertilisation PK conduisent inexorablement à une baisse des teneurs en ces éléments dans les sols. »

Ainsi, dans les expérimentations de longue durée réalisées en France (figure 1), quand les teneurs du sol en K₂O échangeable sont comprises entre Trenf et Timpasse, les pertes de rendement observées sur blé tendre, maïs grain et orge en l’absence de fertilisation potassique sont, en moyenne, entre 2 et 3 % – soit du même ordre de grandeur que pour des teneurs supérieures à Timpasse (entre 2 et 4 %). De même, en cas d’impasse de fertilisation phosphatée, les pertes de rendement observées sur orge et sur maïs pour des teneurs en P du sol comprises entre Trenf et Timpasse (respectivement 6 et 4 %) sont équivalentes, voire inférieures à celles observées pour des teneurs supérieures à Timpasse (5 et 7 %).

Figure 1 >>> Pertes de rendement moyennes de quelques cultures en l’absence continue de fertilisation P et K

Pertes de rendement moyennes de quelques cultures en l’absence continue de fertilisation P et K
Pertes par rapport au niveau de rendement maximal atteint par ces cultures fertilisées, selon la teneur en P et K du sol, dans les expérimentations de longue durée réalisées en France. Les valeurs correspondent à la moyenne et les barres d’erreur aux valeurs minimale et maximale des observations. T : teneur du sol juste avant l’implantation de la culture ; Timp : seuil de teneur au-dessous duquel l’apport de l’élément est jugé nécessaire pour la culture considérée ; Trenf : seuil de teneur au-dessous duquel une fertilisation « renforcée » est nécessaire.

La forte variabilité des écarts (barres verticales) conduit néanmoins à tempérer ces différences d’écarts moyens. Parmi les cultures étudiées, seul le blé tendre présente des pertes de rendement légèrement plus importantes (pertes moyennes de 7 %) lorsque les teneurs en P du sol sont comprises entre Trenf et Timpasse que lorsqu’elles dépassent le seuil d’impasse (pertes de rendement de 4 %).

En revanche, lorsque les teneurs en P ou K chutent sous Trenf, les pertes de rendement deviennent sensiblement plus importantes, quelle que soit la culture, avec des valeurs moyennes comprises entre 12 et 15 % selon la culture pour les impasses de fertilisation P, et entre 11 et 19 % pour les impasses de fertilisation K.

Notons que dans la figure, les pertes de rendement moyennes pour des teneurs en phosphore du sol inférieures à Trenf sont équivalentes pour le colza – culture pourtant identifiée comme très exigeante en P – et pour le blé tendre, faiblement exigeant. Cependant, la valeur Trenf du colza est nettement plus élevée que celle du blé. En outre, le nombre de données disponibles n’est pas le même pour chaque culture et pour chaque classe de teneur du sol. D’où ces résultats qui peuvent sembler incohérents de prime abord.

Marges : éviter l’impasse sur le phosphore en cas de teneurs inférieures à Trenf

L’impact économique d’une impasse de fertilisation phosphatée d’une part, et potassique d’autre part, a été estimé à partir des mêmes données, issues des expérimentations PK historiques, de longue durée, qui ont permis d’établir la méthode Comifer.

Deux scénarios de prix contrastés ont été testés : l’un reposant sur les premières prévisions de prix de vente des cultures pour la récolte 2026 (des prix assez élevés comparés à ceux des 10 dernières campagnes) et les prix actuels des engrais PK (proches de la médiane des 5 dernières années) ; et l’autre croisant des prix des engrais PK élevés et des prix de vente des cultures récoltées faibles, typiques d’un effet « ciseau » (tableau 1).

Tableau 1 >>> Impact moyen sur la marge économique d’une impasse sur la fertilisation P ou K selon la teneur en P ou K du sol à l’implantation et différents scénarios de prix

Impact moyen sur la marge économique d’une impasse sur la fertilisation P ou K selon la teneur en P ou K du sol à l’implantation et différents scénarios de prix
(Entre parenthèses) : nombre de valeurs disponibles dans les expérimentations de longue durée. Échelle de couleurs : plus les couleurs tendent vers le rouge, plus les impasses de fertilisation pénalisent la marge, plus elles tendent vers le vert, plus les impasses sont rentables. Hypothèses retenues pour le prix de vente des cultures (prévision prix récolte 2026/prix faible) : Blé tendre : 180/150 €/t. Colza : 510/351 €/t. Maïs Grain : 195/145 €/t. Orge brassicole : 195/161 €/t. Prévision prix récolte 2026 : estimée à partir des premières tendances des marchés. Prix faible : décile 2 des prix de vente moyens des cultures sur les 10 dernières campagnes. Source : observatoire des prix Arvalis. 

Dans le premier scénario (situation 2026), quelle que soit la culture étudiée, une impasse de fertilisation phosphatée réalisée alors que la teneur en P du sol est inférieure au seuil Trenf conduit, en moyenne, à une perte de marge. Pour des teneurs supérieures à Trenf, l’impact économique d’une telle impasse est variable selon les cultures : de -9 €/ha à +30 €/ha.

Dans le second scénario (contexte de prix moins favorable), l’absence de fertilisation ne semble pas pénaliser la marge tant que la teneur en phosphore du sol dépasse le seuil Trenf. C’est seulement en dessous de cette valeur qu’elle doit absolument être évitée pour préserver la rentabilité à court terme.

Des impacts plus nuancés pour le potassium

Les impasses en fertilisation potassique semblent, d’un point de vue économique, un peu moins préjudiciables à la marge. Dans le contexte économique actuel et, a fortiori, dans le scénario correspondant à un contexte plus tendu, une telle impasse ne pénalise pas, en moyenne, la marge tant que la teneur en potassium du sol reste supérieure au seuil Trenf.

« Une impasse de la fertilisation PK peut se concevoir et être maintenue quelques années, au moins sur les cultures peu ou moyennement exigeantes. »

Lorsque les teneurs sont plus faibles, les impasses sont fortement déconseillées dans le contexte de prix actuel. En revanche, elles peuvent devenir intéressantes pour des cultures faiblement exigeantes comme le blé ou l’orge, lorsque les engrais potassiques atteignent des niveaux de prix élevés et que les prix de vente des cultures chutent.

Quand des impasses sont-elles possibles ?

Dans un contexte économique tendu, des impasses de fumure de fond peuvent donc être envisagées pour limiter les coûts de certaines productions, y compris dans des situations où la méthode Comifer préconiserait de réaliser un apport.

Cependant, ces économies à court terme ne doivent pas devenir la norme ! En effet, des impasses sur la fertilisation PK répétées pendant plusieurs années conduisent inexorablement à une baisse des teneurs en ces éléments dans les sols (tableau 2), comme le souligne également le premier article du dossier.

Tableau 2 >>> Vitesses moyennes d’évolution des teneurs des sols en phosphore (2 méthodes) et en potassium en l’absence de fertilisation P ou K, sur les essais de longue durée

Vitesses moyennes d’évolution des teneurs des sols en phosphore (2 méthodes) et en potassium en l’absence de fertilisation P ou K, sur les essais de longue durée

Les pertes de production qui en découlent sont faibles dans un premier temps ; mais elles tendent ensuite à s’accentuer à mesure que le sol s’appauvrit. C’est le cas pour le maïs (figure 2) : après seulement un an d’impasse sur un sol dont les teneurs en P ou K sont inférieures au seuil Trenf, les pertes de rendement ne sont respectivement que de 6 ou de 4 % ; mais après plus de 10 ans d’impasses, elles atteignent respectivement 14 et 28 % du rendement potentiel !

Figure 2 >>> Pertes de rendement moyennes du maïs grain selon le nombre d’années sans apport d’engrais phosphaté ou potassique, selon la disponibilité en P ou K du sol

Pertes de rendement moyennes du maïs grain selon le nombre d’années sans apport d’engrais phosphaté ou potassique, selon la disponibilité en P ou K du sol
Les différents niveaux de disponibilité en P et K du sol ont été répartis en 3 classes à partir des teneurs en P ou K du sol mesurées à l’implantation du maïs. Données issues des expérimentations de longue durée PK réalisées en France.

L’impasse de fertilisation PK peut donc se concevoir et être maintenue quelques années, a minima sur les cultures peu ou moyennement exigeantes, selon la disponibilité en P et K du sol, sans que la production des cultures n’en soit affectée de façon significative et sans mettre en péril la rentabilité de la culture. Cependant, cette pratique engendre progressivement la diminution de la disponibilité de ces éléments dans le sol et, par conséquence, des pertes de rendement et économiques. Une analyse de terre tous les 4 à 6 ans permettra d’identifier toute dérive, avant que la production des cultures ne soit significativement affectée.

 

À court terme, et si les prix des grains sont plutôt faibles et ceux des engrais, élevés, il peut être économiquement intéressant de faire l’impasse de la fertilisation PK sur le blé et l’orge. En revanche, pour des cultures plus exigeantes, une impasse même occasionnelle sur le phosphore ou le potassium peut être économiquement pénalisante . Et c’est presque toujours vrai à long terme pour l'ensemble des cultures.

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