S’adapter pour être rentable en 2050

Face au changement climatique, l’agriculture doit accélérer sa transition pour maintenir la rentabilité des exploitations d’ici 2050. Une étude révèle que le coût de l’inaction dépasse celui de l’adaptation. Diversification des cultures, biomasse, sols et innovations techniques sont des leviers clés.

Moissonneuse-batteuse récoltant une parcelle de blé.
D’ici 2050, 90 % des principales productions agricoles françaises perdraient en rendement et en rentabilité si aucune action n’est engagée. © L. Pelcé - Arvalis

L'adaptation au changement climatique et la réduction des émissions de gaz à effet de serre font partie des principaux défis de l'agriculture à l'horizon 2050. La multiplication des événements extrêmes affecte déjà les rendements, en recul de 4 % en dix ans pour les céréales. Dans les 25 prochaines années, les vagues de chaleur devraient s’intensifier et les précipitations baisser de l'ordre de 2 à 5 % selon les régions. À ces aléas climatiques s’ajoutent l’évolution des réglementations, les attentes sociétales et les tensions géopolitiques qui accentuent les contraintes. Face à un avenir incertain, les agriculteurs se questionnent sur la direction à prendre dans la conduite de leur exploitation. 

Une étude, coordonnée par le Crédit Agricole, InVivo, Sofiprotéol (Avril) et Unigrains, avec le regard d'un comité scientifique composé de quatre instituts techniques et de recherche (Arvalis, Idele, Inrae, Terre Inovia) sur la cohérence et la robustesse de la méthode, s'est penchée sur la question. Objectif : identifier des trajectoires d'adaptation permettant de préserver la rentabilité des exploitations. « L'originalité de l'étude réside dans une double approche, économique et agronomique, à l'échelle des exploitations », explique Céline Ansart-Le Run, directrice des études économiques et stratégiques chez Unigrains. 

De meilleurs rendements pour toutes les céréales testées

D’après les résultats de l’étude, la modification des assolements est déterminante pour la résilience des exploitations à l’horizon 2050. Elle est même indispensable pour les producteurs dont les systèmes sont fortement menacés par le changement climatique, comme les maïsiculteurs du Sud-Ouest. Il serait vital pour eux de se diversifier, tous les autres leviers étant insuffisants pour maintenir l’EBE dans le vert. Pour assurer la pérennité de l’exploitation, le modèle propose de modifier 30 % de l’assolement – initialement composé de maïs irrigué, blé, tournesol et colza – pour introduire du soja et de la tomate plein champ. « La plupart des tomates utilisées par l’industrie viennent d’Italie, d’Espagne, voire de Chine. Compte tenu du changement climatique et des enjeux de souveraineté, la piste d’une relocalisation de la production peut s’envisager », explique Céline Ansart-Le Run, directrice des études économiques et stratégiques chez Unigrains. « C’est un exemple qui fonctionne dans notre schéma, mais nous ne prônons pas cette solution pour tous les agriculteurs », nuance-t-elle néanmoins. Autre système particulièrement vulnérable : l’archétype d’une exploitation en grandes cultures (blé, colza, tournesol, maïs non irrigué) de Côte d’Or. Là encore, la diversification des cultures sera un facteur clé pour maintenir la rentabilité (méteil, soja, sorgho). Dans cette région, « l’investissement dans un système d’irrigation sera indispensable », estime l’économiste, modèle à l’appui. 

Onze archétypes d'exploitation

Plus de 50 productions ont été étudiées, dont 15 modélisées en détail, représentant 75 % de la surface agricole utile (SAU) française. Les résultats présentés portent sur onze archétypes d'exploitations, dont les trajectoires entre 2025 et 2050 ont été projetées (figure 1) à partir de deux scénarios du GIEC correspondant à un réchauffement mondial de 2,0°C ou 2,3°C d’ici 2050.

Répartition territoriale et détail des 11 archétypes d’exploitation
Figure 1 >>> Répartition territoriale et détail des 11 archétypes d’exploitation. Source : étude « Résilience Agricole » 

Les effets du changement climatique seront différents selon les régions. En effet, les projections de rendement sont particulièrement mauvaises dans le sud du pays pour le maïs et les cultures pérennes (vigne, arbres fruitiers…). En revanche, le Nord pourrait bénéficier de conditions plus favorables, avec une amélioration des rendements en blé et en betterave. Dans le cadre de l'étude, les conséquences pour les exploitations ont pu être estimées de manière particulièrement fine, en suivant un maillage de 25 km x 25 km.

Agir sans tarder

L’évolution de l’EBE de chaque archétype entre 2025 et 2050 est calculée, d’abord sans changement, puis en intégrant progressivement des leviers d’adaptation (figures 2 et 3). Sans changement, l’EBE se dégrade rapidement pour toutes les productions végétales étudiées, certaines passant dans le rouge en seulement quelques années. Les exploitations en grandes cultures du Sud-Ouest et du Grand-Est (zones intermédiaires) sont les deux archétypes les plus vulnérables ; leur EBE chute respectivement de 68 et 72 %. « Dans nos projections, le maïs non irrigué souffre », souligne Céline Ansart-Le Run. 

Évolution de l’EBE avec et sans les leviers d’adaptation
Figure 2 >>> Évolution de l’EBE avec et sans les leviers d’adaptation. Source : étude « Résilience Agricole » 

Au total, 90 % des principales productions agricoles françaises perdraient en rendement et en rentabilité si aucune action n’est engagée. En 2050, le coût cumulé de l’inaction est estimé entre 3 et 5 milliards d’euros (Md€) en moyenne par an pour les productions entrant dans le champ de l’étude (soit 52 % de la SAU), avec des pics à 8 Md€ les plus mauvaises années. À l’inverse, le coût de l’adaptation est chiffré à 16 Md€ sur la période 2025-2050 pour maintenir la rentabilité actuelle des exploitations et à 29 Md€ pour atteindre leur plein potentiel. « Le coût de l’inaction est plus important que celui de l’action », résume Céline Ansart-Le Run.

Estimation de l’impact économique des principaux leviers
Figure 3 >>> Estimation de l’impact économique des principaux leviers. Source : étude « Résilience Agricole » 

À l’échelle des exploitations, « la rentabilité peut être maintenue et même améliorée sous réserve que les leviers soient mis en œuvre dès aujourd’hui. Il faut agir rapidement car l’EBE se dégrade très vite », affirme l’économiste. Selon le niveau d’ambition fixé par l’exploitant, le montant de l’investissement se chiffre en moyenne entre 1100 et 2000 € par hectare sur 15-20 ans, avec un retour sur investissement de 10-11 ans dans le premier cas. Un producteur de pomme de terre du nord de la France correspondant à l’archétype devra, par exemple, investir au minimum 1000 €/ha pour maintenir son niveau d’EBE actuel. En actionnant tous les leviers pertinents (1800 € investis/ha sur la période), il peut espérer atteindre 540 € d’EBE supplémentaire par hectare et par an d’ici 2050. Entre-temps, son exploitation passe de 150 à 170 hectares. Les cultures restent globalement les mêmes – pomme de terre, betterave, blé, colza, orge – avec toutefois une diversification vers la production de lin textile. La moitié des investissements sont consacrés à la mise en place de nouvelles pratiques culturales (agriculture régénératrice). 

Des actions prioritaires

Parmi les 25 leviers testés, l’étude identifie une dizaine de leviers prioritaires. En premier lieu, l’allongement des rotations et la diversification des assolements, avec l’introduction de légumineuses, de cultures à forte valeur ajoutée et plus adaptées aux nouvelles conditions climatiques (chanvre, soja, sorgho, lin, autres légumineuses, etc). De manière générale, l’exploitant doit chercher à diversifier ses revenus et trouver de nouvelles sources de valeur, en développant par exemple les cultures intermédiaires à vocation énergétique (CIVE) ou en créant un atelier d’élevage. Il s’agit, par exemple, d’une activité de poules pondeuses pour l’archétype d’une exploitation céréalière du Berry. La réduction des charges passe également par l’installation de panneaux photovoltaïques sur les bâtiments, systématique dans les cas étudiés. En l’absence de données suffisamment étayées, l’agrivoltaïsme n’a pas été déployé dans les archétypes étudiés. 

« L’une des clés est de diversifier ses revenus. »

L’adoption de pratiques issues de l’agriculture régénératrice apparaît comme une solution pertinente pour améliorer la santé du sol et réduire la dépendance aux intrants. L’investissement dans des technologies d’agriculture de précision et des solutions de biocontrôle sont également des leviers puissants, à condition d’y être formé et de les utiliser à plein potentiel. Des progrès viendront aussi de l’innovation, notamment en génétique. 

D’après les projections, la combinaison de ces leviers peut générer jusqu’à 20 % de marge supplémentaire. « Ces leviers sont déjà documentés et utilisés par certains agriculteurs. Maintenant, il faut les généraliser et investir dans la formation des agriculteurs sur l’agriculture de précision et les techniques de régénération des sols », insiste Céline Ansart-Le Run. Chaque changement est cependant à réfléchir à l’échelle de l’exploitation et de son territoire. « Il n’y a pas de solution unique, la mise en œuvre doit être concertée au sein des filières pour ne pas lancer les agriculteurs dans des productions qui n’auront pas de débouchés », assure-t-elle. Concernant les financements, « ce n’est pas à l’agriculteur de prendre tous les risques. Il faut concevoir de nouveaux véhicules d’investissement qui permettent de se projeter sur une rentabilité à dix ans », estime l’économiste. Dans leurs conclusions, les quatre partenaires soulignent l’importance d’impliquer l’ensemble des acteurs publics et privés de la chaîne de valeur et son écosystème dans la transition agricole. 

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