Fertilisation azotée du blé tendre : le contexte économique rebat les cartes
Cette année, l’explosion du prix de l’azote et les retards de livraison des engrais azotés complexifient la prise de décisions en matière de fertilisation. Exceptionnellement, la dose d’engrais apportée peut s’écarter de la dose technique pour chercher l’optimum technico-économique. Des solutions existent pour réduire les effets sur le rendement.
L’augmentation très forte du prix de l’azote s’explique par la hausse importante du prix du gaz depuis la fin du printemps 2021, combinée à la reprise économique post-covid. En France, face à cette situation, de nombreux agriculteurs ont passé leurs commandes d’engrais bien plus tard que d’habitude. Les difficultés logistiques pour livrer les quantités habituelles sur un laps de temps plus court expliquent que certaines exploitations souffrent de retards de livraison au moment des apports. Dans ce contexte, deux questions principales doivent guider la prise de décision. Faut-il raisonner le calcul de la dose d’azote sur la base d’un optimum technico-économique ? Quand les besoins en approvisionnement ne sont pas entièrement satisfaits, quelle stratégie de fertilisation faut-il adopter ? Un arbre de décisions (figure 1) aide à adapter la stratégie de fertilisation selon chaque situation individuelle.

Raisonner la dose totale en fonction du prix
Premier facteur, le prix. Si les prix des engrais azotés et ceux payés à la récolte sont souvent liés, depuis l’été 2021, le prix de l’azote a augmenté plus rapidement que celui du blé. La dimension économique doit donc être prise en compte. Le raisonnement se construit sur le calcul d’une dose totale prévisionnelle qui vise l’optimum technique, puis sur l’adaptation de cette dose en fonction du prix d’achat de l’engrais et du prix de vente de la culture récoltée.
Le calcul de la dose prévisionnelle peut s’appuyer sur des Outils d’Aide à la Décision (OAD), pour profiter des avancées de la recherche de ces dernières décennies. Le site internet du Comifer propose une liste d’OAD labellisés par le label « Prev’N » (Comifer et RMT Bouclage). Ces outils sont reconnus conformes à la méthode du Comifer et, donc, à la Directive Nitrates selon le Plan d’Action National (accès direct par le lien suivant : http://arvalis.info/2bn).
Une fois la dose d’azote prévisionnelle déterminée, son adaptation économique s’appuie sur les variations entre l’optimum technique (dose d’azote minimale qui maximise le rendement) et l’optimum technico-économique (dose d’azote qui maximise la marge brute). Elle prend en compte deux critères : le prix de l’azote et celui de la récolte, sans majoration pour les protéines (tableau 1). Compte tenu de l’évolution très rapide des prix, ces indications ne sont données qu’à titre d’exemples. Il convient de se reporter au tableau pour adapter le raisonnement à chaque situation.

Avec des prix élevés pour l’azote et des prix variables pour le blé, l’optimum économique peut être atteint en réduisant la dose d’azote de 10 à 40 kg N/ha par rapport à l’optimum technique. Ainsi, si l’azote affiche 1,25 €/kg, les doses technique et technico-économique se valent (cas 1 : cercle bleu sur le tableau 1). Mais, si le prix des engrais double et passe à 2,50 €/kg d’azote avec un prix du blé négocié à 230 €/t, il faudrait réduire la fertilisation azotée d’environ 40 kg N/ha par rapport à l’optimum technique (cas 2 : cercle rouge sur le tableau 1).
Par ailleurs, dans l’hypothèse d’un prix du blé négocié à 260 €/t pour la campagne avec des engrais azotés achetés actuellement, la réduction de la dose d’azote ne serait plus que de 30 kg N/ha pour viser l’optimum technico-économique (cas 3 : cercle vert sur le tableau 1).
Cependant, il faut aussi prendre en compte la baisse de la teneur en protéines que peut engendrer la réduction de la dose totale. Cette baisse de la teneur en protéines peut engendrer une diminution du prix du blé déjà négocié que le tableau n’intègre pas. Pour minimiser cet impact, en particulier sur le blé dur et les blés améliorants, il faudra adapter le fractionnement pour favoriser les protéines et maximiser l’efficience des apports.
Les ajustements de doses par rapport à la dose à l’optimum technique sont des valeurs moyennes, couvrant une large gamme de situations. Selon les conditions de l’année, elles peuvent être sous ou surévaluées. Le tableau 1 propose un cadre pour juger de l’opportunité d’une réduction des apports en cas de restrictions budgétaires ou de difficultés d’approvisionnement. Les recommandations habituelles pour estimer la dose totale prévisionnelle d’azote et raisonner le fractionnement des apports sont toujours valables.
Le bon ratioLe ratio prix du blé/prix de l’azote, exprimé en €/t de blé sur des € pour 100 kg d’azote, est un bon indicateur pour juger rapidement de l’intérêt ou non de réduire la dose d’azote. En dessous d’un ratio de 1,2 (cas 2 et 3 sur le tableau 1), l’optimum technico-économique (zone représentée en orange foncé sur le tableau 1) est plus pertinent que l’optimum technique. Réduire la dose d’azote devient donc envisageable.
Économiser l’azote grâce aux OAD et aux bonnes pratiques
Le fractionnement vise à positionner les apports d’azote à des périodes où la plante en a besoin. La quantité d’azote absorbé quotidiennement par le blé dépend en effet de son stade.
De surcroit, la plante valorise le mieux les apports quand le cumul de pluie dépasse 15 mm dans les 15 jours qui les suivent, notamment pour les formes d’engrais solides qui exigent une fonte des granulés. L’azote des engrais passe alors rapidement dans la solution du sol sous forme d’ions nitrate ou ammonium que la plante peut absorber. La valorisation de l’azote est également meilleure en l’absence de vent et quand les températures ne sont pas trop élevées, deux facteurs qui limitent la volatilisation de l’azote des engrais.
Enfin, le recours à des OAD pour le pilotage en fin de cycle revêt encore plus d’intérêt cette année. Ces outils, qui caractérisent en particulier l’état de croissance des plantes, peuvent orienter le conseil vers des économies d’engrais. En blé, les économies potentielles vont de 40 à 60 kg N/ha.
Si la dose totale prévisionnelle est faible, c’est-à-dire inférieure à 110 kg N/ha, et si les reliquats sont élevés en sortie d’hiver, alors les besoins au tallage sont faibles. Il est ainsi possible d’économiser 20 à 35 kg N/ha. L’impasse de l’apport au tallage peut s’envisager mais il faudra anticiper l’apport à « épi 1 cm ». En effet, le blé a des capacités de compensation efficaces, et peut tolérer des carences en azote précoces et temporaires. Dans le cas contraire, si les conseils d’apport au tallage dépassent 35 kg N/ha, il vaut mieux les couvrir, au moins partiellement. Sauf dans le contexte méditerranéen où les pluies sont ensuite très rares, cet apport sera décalé autant que possible, tout en visant les meilleurs créneaux météorologiques, afin de maximiser l’efficacité de l’engrais. Selon les régions, il existe des préconisations locales plus précises en fonction du contexte climatique, du type de sol, de la culture précédente, de son rendement et de l’azote apporté sur le précédent.
En l’absence d’impasse au tallage ou si, malgré une telle impasse, la situation exige encore une réduction de la dose, mieux vaut répartir sa diminution sur plusieurs apports autour du stade « épi 1 cm ». Il est ainsi possible d’économiser 30 à 40 kg N/ha supplémentaires avec un impact sur le potentiel qui restera modeste.
Dans le cas encore plus tendu d’une indisponibilité d’engrais azoté, le rendement sera forcément affecté. Ainsi, si l’ajustement imposé atteint une baisse de 50 kg N/ha, il faudrait recalculer la dose totale prévisionnelle avec son nouvel objectif de rendement. Dans ce cas, l’impasse au tallage devient incontournable afin de maintenir un apport vers le stade « épi 1 cm ». Il s’agit ainsi de préserver autant que possible le nombre d’épis, donc le potentiel de rendement.
L’apport au stade « Dernière Feuille Etalée » reste très important pour accompagner le rendement en fin de cycle et assurer la qualité (protéines), notamment en blé dur et pour les blés améliorants. Cependant, l’intérêt de viser cet objectif « qualité » peut être remis en question si le rendement est fortement impacté : la baisse du rendement peut suffire à lui seul à remonter le taux de protéine par effet « dilution ».
"Il faut répartir au mieux les apports."
De façon générale, il est impératif de positionner les apports dans des périodes favorables pour maximiser la valorisation de l’azote. Plus que le stade, ce sont les pluies qui comptent dans ces situations.
N’oublions pas également les engrais de substitution aux engrais minéraux, comme les nouveaux produits organiques issus du recyclage, qui peuvent se révéler intéressants. Cette année, plus encore que les années précédentes, il est primordial d’augmenter l’efficience d’utilisation de l’azote de l’engrais, en réunissant toutes les conditions pour que le maximum d’azote apporté par l’engrais soit bien absorbé par la plante. Différents leviers sont disponibles : une bonne estimation de la dose prévisionnelle, le fractionnement et la période d’application des apports, le choix de la forme d’azote et les sources alternatives aux engrais minéraux. Malgré le contexte complexe, des leviers d’action existent donc.
En collaboration avec l’équipe fertilisation d’Arvalis : Hélène Lagrange, Christine Le Souder, François Taulemesse, Grégory Véricel
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