Anticiper et maîtriser les coûts de la moisson

Avoir sa moissonneuse-batteuse, c’est bien, mais les prix en dissuadent plus d’un. Quelles questions se poser quand vient l’heure d’investir ? Derrière ce choix stratégique se cachent des enjeux économiques, organisationnels et humains majeurs. Tour d’horizon des pistes pour aller vers la bonne décision.

Le renouvellement d’une moissonneuse justifie de solliciter son conseiller d’entreprise, en étudiant toutes les options possibles, sans se focaliser sur l’intérêt fiscal.

Le renouvellement d’une moissonneuse justifie de solliciter son conseiller d’entreprise, en étudiant toutes les options possibles, sans se focaliser sur l’intérêt fiscal.

La moisson est le point d’orgue d’une année et d’un cycle cultural. Pour ne pas la louper, faut-il conserver sa propre machine, au risque de surprises, en acheter une nouvelle, et supporter des coûts élevés, ou faire faire ? Plusieurs pistes et réflexions permettent d’y voir clair.

Avoir sa propre machine a l’avantage de pouvoir travailler quand on le décide, au rythme que l’on veut, le temps que l’on veut, et ainsi mieux assurer la qualité de sa récolte. Mais les montants d’achat sont lourds. « Dans un parc matériel, il n’y a pas que la moissonneuse-batteuse, et il ne faut pas se tromper dans ses investissements », avertit Emmanuel Lambert, conseiller d’entreprise au sein du cabinet Agriexperts à Cergy-Pontoise. Si cet investissement empêche un autre achat ultérieur alors que celui-ci est vital au bon fonctionnement de l’exploitation, ce sera un vrai problème. Il ne faut pas plomber son taux d’endettement.

Quelle capacité d’investissement ?

« Pour ne pas se tromper, le préalable à toute réflexion est de calculer le coût de revient de sa moisson », précise l’expert.
Celui-ci se calcule en cumulant l’amortissement du matériel sur un an, les frais de carburant, l’entretien, mais aussi l’assurance, le salaire du conducteur de la machine et des bennes. Cela donne un coût théorique à l’heure, qui doit permettre d’estimer le montant du capital pouvant être investi dans la moissonneuse.

« Ramené à l’hectare, le cumul des frais de carburant, d’entretien et de main-d’œuvre avoisine les 55 €/ha, pour une exploitation de 200 ha et un débit de chantier de 2 ha/h », détaille Emmanuel Lambert. Attention à intégrer les frais de révision annuelle dans son calcul. « Ils sont aléatoires, mais pour une surface de 200 ha, ils sont au minimum de 2 000 à 2 500 €/an. »

Pour que le coût de la moisson avec sa propre machine soit équivalent au recours à une ETA, le montant de l’amortissement ne doit pas dépasser 75 €/ha. Ce chiffre permet aussi de calculer sa capacité d’investissement, en le multipliant par le nombre d’hectares à faucher - pas la SAU de l’exploitation -, et par 7 (soit la durée d’un amortissement matériel).

Dans de nombreuses situations, le compte n’y est pas : pour 200 ha, la capacité n’atteint « que » 105 000 €, bien loin du prix d’une moissonneuse-batteuse neuve, dont les prix avoisinent les 250 000 € (encadré).

À l’achat, + 30 % en 5 ans

Entre 2020 et 2023, le prix des matériels agricoles a augmenté en moyenne de 30 %, sous l’effet de la reprise économique post-Covid-19 et d’une flambée des factures énergétiques. Plus précisément, pour les moissonneuses-batteuses, nos confrères d’Entraid, s’appuyant sur les données de la FNCuma, avancent le chiffre de +30,81 %. Le prix d’achat d’une machine à six secoueurs est ainsi passé de 210 164 € en moyenne en 2019 à 274 924 € en 2023. Depuis, l’inflation a ralenti mais la courbe ne s’est pas inversée.

En matière de tarifs de moisson, la tendance s’oriente vers des prestations établies à l’hectare, hors carburants. « Cette formule permet aux ETA de proposer des tarifs à l’abri des fortes variations du prix du fioul », précise Emmanuel Lambert. Les tarifs pour moissonner des céréales avoisinent aujourd’hui 125 €/ha avec carburant (100 €/ha sans carburant). Pour le maïs ou les pois, ils sont supérieurs : 140 €/ha avec carburant (115 €/ha sans carburant).

À renouveler tous les 7 ans

« On peut persister à acheter sa propre machine, mais cela imposera d’être bon sur le reste : il ne faut pas avoir à acheter de foncier ni à renouveler un tracteur », prévient Emmanuel Lambert. « L’investissement doit se raisonner sur la globalité de l’exploitation et ne pas perturber les outils essentiels au bon fonctionnement de celle-ci. » Bien sûr, l’idéal est de trouver la bonne occasion, qui permettra de respecter le critère économique tout en assurant son autonomie. Mais les opportunités sont rares.

Le crédit-bail peut permettre d’avoir une machine en propre, mais en versant un loyer plutôt qu’une annuité. Il limitera le taux d’endettement de l’exploitation et inclura un meilleur suivi de l’entretien, mais il ne résout en rien le coût d’investissement : le montant du loyer suit le montant de la machine.

« Dans tous les cas, lorsqu’on possède une machine, il est important de la renouveler tous les sept ans pour conserver une valeur de rachat. Si cela n’est pas fait, la mise de départ va être de plus en plus importante et pèsera de plus en plus lourd sur le plan de financement de l’exploitation », avertit Emmanuel Lambert.

Beaucoup d’agriculteurs font le choix de l’autonomie et possèdent aujourd’hui une machine surdimensionnée, qui plombe les annuités. Et si un besoin de réinvestir était l’occasion de nouer un partenariat gagnant/gagnant ? « Lorsqu’un voisin possède une moissonneuse trop grosse et que vos parcelles sont proches, faciles d’accès et bien dimensionnées, ça vaut le coup de discuter, car chacun peut trouver son compte avec une formule de travail à façon. » Même chose pour un projet d’achat à plusieurs.

L’occasion d’alléger le rythme de l’été ?

Et si l’enjeu économique est élevé, d’autres paramètres entrent en compte, à commencer par la charge de travail. « Pour ce type de choix, le montant de l’investissement pèse, mais l’organisation et le bien-être au travail sont également importants. L’enjeu fiscal n’est pas un bon moteur », complète Amandine Bernard, conseillère formatrice indépendante dans l’Indre. « La moisson, c’est toujours un moment stressant, où la charge de travail est élevée. Si une formule permet de maîtriser ses coûts et de diminuer un pic de travail, il faut l’étudier. » Mais cette prospection ne doit pas être faite à chaud. Pour se poser les bonnes questions, il faut prendre le temps de la réflexion.

« Quand on est tout seul, on ne peut pas être partout et tout faire bien. On peut gagner en confort de travail et en revenu en (re)précisant ses priorités et en faisant des choix », rappelle Amandine Bernard. Si déléguer la moisson permet de commencer rapidement les déchaumages, d’effectuer les semis de colza dans des conditions optimales, de partir quelques jours en vacances tout en maîtrisant ses charges, c’est peut-être une bonne piste.

Si prestation, signer un contrat

Pour prendre une telle décision, il s’agit de peser les pour et les contre, et ils varient selon les exploitations. Le plus gros point noir ? Ne pas pouvoir moissonner quand il le faut. « Si l’on achète une machine en copropriété, je recommande aux associés de se mettre tous les ans autour d’une table, bien avant la moisson, pour caler l’organisation en fonction de l’assolement et des cultures à faucher. Pour éviter les tensions inutiles en pleine moisson, il faut aller jusqu’à déterminer un ordre de récolte des parcelles et définir ce que l’on fera si le temps se gâte. Le chauffeur doit avoir un plan de conduite, validé et discuté avant la moisson », développe Amandine Bernard, qui insiste : « Le maître mot, c’est l’anticipation. »

De même, lorsque l’on opte pour le recours au travail à façon, un contrat écrit est requis, même lorsque l’on fait appel à un voisin que l’on connaît. Ce contrat précisera, au-delà des tarifs, le fonctionnement de l’entrepreneur et son travail. Dans ce contrat, il sera utile de préciser des détails qui comptent, comme le délai sous lequel le prestataire s’engage à venir faucher ou de stipuler que la machine devra être soufflée avant de rentrer dans la parcelle, pour éviter le salissement. « Si, avec le temps, la situation dérive, le contrat permettra de s’appuyer sur un engagement écrit du prestataire pour revenir à la normale. Plus les choses sont cadrées avant, mieux c’est », rappelle Amandine Chapuis. « La moisson est un moment important de l’année. Il faut qu’elle se passe le mieux possible. »

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