La Turquie réarme son agriculture face aux crises

Face à la multiplication des conflits, la Turquie veut sécuriser sa production et constituer des réserves stratégiques de céréales, tout en consolidant ses relations commerciales. Le changement climatique limite néanmoins ses ambitions.

Entre smart farming et constitution de stocks stratégiques, Ankara renforce la résilience de son agriculture face aux crises.
Entre smart farming et constitution de stocks stratégiques, Ankara renforce la résilience de son agriculture face aux crises. © IStockphoto

Bien qu'elle ne fasse pas partie des belligérants, la Turquie se retrouve, par sa position géographique et ses relations diplomatiques, au centre des conflits actuels en Europe et au Moyen-Orient. La guerre à ses portes, Ankara soigne ses partenaires commerciaux et sécurise ses approvisionnements en céréales pour préparer le pire. « La mondialisation heureuse est terminée. Avec la multiplication des conflits, les pays redécouvrent que l'agriculture est un secteur stratégique de sécurité nationale. Avant de parler des porte-avions, il faut d'abord parler des boulangeries », analyse Tolga Bilener, docteur en sciences politiques et directeur du Centre de recherches stratégiques de l'Université Galatasaray d'Istanbul. Il est co-auteur d'un chapitre consacré à la stratégie agricole de la Turquie dans le Déméter 2026 « Appétits stratégiques et pivots agricoles », publié par l'Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS). 

Berceau de la culture du blé, la Turquie est un acteur régional de poids avec ses 38 millions d'hectares de terres agricoles, contre 29 millions en France. « Sa puissance repose sur une histoire millénaire et surtout une superficie agricole importante, une production répartie sur plusieurs bassins et une grande diversité agroalimentaire. Sa position entre l'Europe, la mer Noire et le Moyen-Orient lui permet d'être au cœur des échanges », note Tolga Bilener.

Septième puissance agricole mondiale, le pays est le premier producteur du Moyen-Orient. Sa production lui permettrait, en théorie, d'être autosuffisante en blé, avoine, seigle, betterave à sucre et pomme de terre. Elle importe néanmoins massivement du blé en provenance de Russie et d'Ukraine (4,6 millions de tonnes de blé tendre en 2025), qu'elle exporte en grande partie sous forme de farine ou de pâtes, principalement vers l'Afrique et le Moyen-Orient. Avec 20 millions de tonnes envoyées chaque année, la Turquie est le premier exportateur mondial de farine.  

Stabiliser et stocker la production 

Pour ne pas dépendre des importations et répondre à la demande intérieure, « elle cherche à sécuriser ses productions de céréales, avec un certain succès, malgré les aléas climatiques », observe Gautier Le Molgat, président-directeur général d'Argus Media France, expert des marchés des matières premières agricoles. Entre 2002 et 2020, les productions végétales de la Turquie ont progressé de 2,4 % par an et les productions animales de 7,1 %, selon les données de l'IRIS. « Le pays produit chaque année entre 17,5 et 21 millions de tonnes de blé, deux fois moins que la France, et 8 millions de tonnes de maïs. Concernant l'orge, la production est très variable d'une année à l'autre et oscille entre 5,5 et 7,5 millions de tonnes », indique l'expert d'Argus Media.

La Turquie produit chaque année entre 17,5 et 21 millions de tonnes de blé et se positionne comme la septième puissance agricole mondiale.

Tributaire d'une production fluctuante et dépendante des importations d'engrais et d'hydrocarbures, la Turquie veut renforcer ses réserves stratégiques de céréales afin de couvrir plusieurs années de consommation en cas de crise majeure. Actuellement, l'État intervient via le TMO (Office des produits agricoles) qui a l'obligation légale de maintenir des stocks de blé, d'orge, de maïs et de riz pour réguler les prix du marché à court terme. « Ces réserves sont d'environ 1,5 million de tonnes de blé et 250 000 tonnes d'orge, l'équivalent de quelques mois de consommation », indique Tolga Bilener. 

Maintenir les échanges internationaux

Loin d'être autarcique, le pays ménage ses intérêts sur la scène politique internationale et développe une véritable diplomatie agricole, analysent les contributeurs du Déméter, notamment vers l'Afrique subsaharienne. « Cela passe par le commerce, l'aide alimentaire et l'achat de terres agricoles comme au Soudan », précise le professeur de sciences politiques. L'export est, en effet, crucial pour son industrie agroalimentaire, ainsi que les filières de volaille et de fruits et légumes. En 2022, la mise en œuvre du corridor céréalier après le déclenchement de la guerre en Ukraine a permis au pays de renforcer son influence en se positionnant comme le garant de l'approvisionnement des pays vulnérables. « Dans la foulée, les importations et les exportations de la Turquie ont significativement augmenté », souligne Gautier Le Molgat. Reste que « la Turquie est plutôt un pays importateur qu'exportateur sur les grains », poursuit-il. Et, malgré les efforts du pays pour développer sa production, « il n'y aura pas beaucoup d'évolution dans les années à venir sur sa capacité exportatrice ». 

L'accès à l'eau, qui a longtemps fait la force de l'agriculture turque, est aujourd'hui le principal frein à son développement. « Ces dernières décennies, nous sommes passés de l'abondance en eau à une situation de stress hydrique », explique Tolga Bilener. Les épisodes climatiques extrêmes sont de plus en plus fréquents : le pays a connu, en 2025, sa pire sécheresse depuis 50 ans. Dans la plaine de Konya, qui concentre une grande partie de la production de blé et de maïs du pays, l'assèchement des nappes phréatiques provoque des effondrements de terrains, nommés dolines. « L'agriculture utilise 85 % des ressources disponibles du pays. Or, de nombreux systèmes d'irrigation reposent encore sur des canaux ouverts traditionnels, ce qui entraîne d'importantes pertes d'eau par évaporation ou fuite », précise le chercheur. 

Développer l’irrigation et moderniser l’agriculture

Pour sécuriser sa production, le pays construit de gigantesques ouvrages hydrauliques comme le Blue Tunnel, qui conduit chaque année plus de 400 millions de mètres cubes d'eau vers la plaine de Konya. Un autre grand projet en Anatolie du Sud-Est prévoit la construction de 22 barrages et 19 centrales hydroélectriques sur le Tigre et l'Euphrate afin de développer l'irrigation et la production d'électricité. En parallèle, l'agriculture poursuit sa modernisation. « Pour améliorer les rendements et lutter contre les contraintes climatiques, le gouvernement veut développer le smart farming : la robotisation, l'usage de l'intelligence artificielle, des drones… », relève-t-il. Outre le manque d'eau, le morcellement du foncier, avec de nombreuses petites exploitations familiales, limite la montée en puissance du pays qui se heurte à une problématique de renouvellement des générations. Ici comme ailleurs, souligne Tolga Bilener, « les jeunes délaissent les campagnes pour la ville ».

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